Censuré !

Minute rédigée par Frédérique Doucet

Pedro Tena TenaQu’il montre des scènes trop suggestives, distille des idées « subversives » ou bouscule les « bonnes mœurs » ou la morale religieuse, le cinéma fait peur aux puissants.

Aussitôt né, aussitôt censuré ou presque, puisque la première loi régulant la censure en Espagne date de 1912. Elle était destinée à protéger le jeune public. Louable attention, louable prétexte puisque la législation ne va cesser d’évoluer et de se faire toujours plus drastique.

Ce qui semblait (peut-être) normal aux spectateurs de l’époque, nous semble cocasse et risible aujourd’hui : en 1921 à Madrid, une directive locale oblige les salles de cinéma à être divisées en trois espaces distincts. Le premier est pour les hommes, le deuxième pour les femmes et le troisième pour les couples. Ce dernier restant éclairé par une lumière rouge ! S’agissait-il de surveiller d’éventuels débordements suscités par les images ou d’imiter les maisons closes dont le symbole est la lanterne rouge ? !

Mais les choses prennent une tournure moins drôle à partir de 1928. À cette date, le délit de scandale public et d’obscénité entre dans le code pénal. En 1930, la censure touche tout le territoire national et plus seulement la capitale. C’est au même moment qu’en Italie Mussolini décrète que tous les films devront être doublés. Officiellement pour que les Italiens y aient accès ; officieusement pour pouvoir contrôler plus aisément leur contenu. Cette bonne idée sera ensuite adoptée par l’Allemagne nazie puis par l’Espagne, en 1941. Car l’apogée de la censure c’est, bien entendu, la période franquiste. Dans la commission destinée à autoriser les œuvres au public siègent un militaire, un phalangiste et un homme d’Église. Celui-ci a un droit de véto qui lui permet d’avoir toujours le dernier mot quant aux conditions de diffusion et d’être garant de la moralité des films projetés.

On censure tout. Film espagnol et film étranger. On coupe les baisers trop longs ou trop appuyés (ils ne doivent pas durer plus de quatre secondes). On mutile les scènes susceptibles de heurter la bienséance. On n’hésite pas à modifier les dialogues si leur contenu paraît idéologiquement douteux. On retouche les affiches et on rhabille les actrices sur leurs photos promotionnelles. On censure partiellement ou totalement, c’est-à-dire que certains films sont interdits de projection et ne sortiront en salle que des années plus tard.

Bien sûr, la censure connaît des ratés dus à l’ignorance et à la naïveté des censeurs sur certains codes employés et aussi à l’ingéniosité des cinéastes toujours prompts, c’est bien connu, à enfreindre les règles pour pervertir le public !

Dans les années soixante-dix, coupes et interdictions sont toujours en vigueur mais peinent à atteindre leur but, en particulier dans les régions frontalières. Des Espagnols, particulièrement effrontés, passent la frontière pour aller en France, pays de débauche, voir des films pornographiques ! Pauvre Espagne, si difficile à se protéger d’elle-même ! Mais néanmoins résistante : la censure ne sera officiellement abolie qu’en 1977 !

Minute élaborée à partir de la conférence intitulée : El cine que no nos dejaron ver. Censura y cine en España (1939-1977) prononcée par Pedro Tena Tena, professeur à l’Institut Cervantès de Lyon, dans le cadre du festival Reflets du cinéma ibérique et latino-américain de Villeurbanne.

 

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